Une question de perspectives

 

Le concept de la communauté de pratique projette de nombreuses perspectives selon le contexte et la finalité de l’apprentissage ou du travail. Formation d’appoint ou perfectionnement professionnel, initiation à un domaine de connaissances ou apprentissage plus approfondi d’un aspect particulier d’une discipline, travail en ligne et en réseau dans le but de solutionner un problème spécifique, toutes ces activités sociales et éducatives sont, jusqu’à un certain degré, intimement reliées entre elles. Seuls des points de vue émergents d’un mode de regroupement, choisi pour créer et exploiter l'information, la communication, la coopération et la collaboration en ligne, les départagent en termes d'intentionnalité et de conscience.

Un concept générique, celui de la communauté virtuelle, regroupe au sein d'un même creuset, les formes variées de rassemblement ou de regroupement d'individus exerçant une activité quelconque dans le cyberespace. Selon les conjectures et les conjonctures, cette notion communautaire se voir attribuer différentes
appellations : communauté d'intérêt, communauté d'apprentissage, communauté de pratique.

À cet égard, les communautés d'intérêt se créent souvent autour d'un point d'ancrage commun, la communication et l'échange d'informations sur des sujets variés attenant à la vie ou au travail. Le cyberespace en abrite d'innombrables sous de multiples formes. Les communautés d'apprentissage se confinent plutôt aux actes d'enseigner et d'apprendre en ligne et en réseau. C'est le domaine de l'institutionnel, du scolaire, de la formation et/ou du perfectionnement. Les communautés de pratique, quant à elles, s'insèrent dans le sillage des pratiques quotidiennes de l'apprentissage et du travail au sein des institutions ou des organisations. Bien qu'il soit tentant d'en dresser une taxonomie exacte, à l'image de données classées, cela ne représenterait qu'un leurre, qu'une fausse impression. Toute communauté virtuelle est régie par une synergie particulière qui confère aux formes qu'elle épouse des attributs, des propriétés et des contraintes.

Avoir accès, participer et échanger de l'information en ligne constituent une forme primaire d'interaction. Ces verbes impliquent peu d'intention autre que celui de donner un meilleur accès à des données. Aucun processus résolutoire n'y est associé bien que l'information accessible soit une des prémisses de base à l'éclosion d'une résolution de problèmes. C'est le propre de certains environnements de travail qui ressemblent à de vastes entrepôts où sont étalées des informations indexées et classées. S'engager, s'identifier, se nantir d'une appartenance soutiennent tous un processus de regroupement souvent personnalisé en fonction d'un intérêt, d'un but et/ou d'une finalité dans le temps et l'espace. La communication est centrée sur un échange de perceptions, de perspectives et d'idées. L'interaction est collective. L'intention et le degré de conscience du participant est cependant variable selon le contexte, la conjoncture, les buts qu'il s'est fixé au départ, l'intérêt auquel il souscrit au fur et à mesure qu'il échange avec d'autres participants. Les trajectoires communautaires sont quelquefois éparses, éclatées et changeantes dans le temps et l'espace tout comme elles peuvent devenir plus présises et mieux orientés vers une résolution de problèmes plus définie mais toujours ponctuelle. Ces résolutions de problèmes sont presque toujours parcellaires et individualisées; elles sont plus personnelles que collectives. C'est l'apanage de communautés d'intérêt dont les membres communiquent et échangent en ligne des informations : des amateurs de jeux de rôles, des participants à certains listservs, à certains newsgroups, à certains forums de discussion en temps réel ou en temps asynchrone. Ce type d'interactions a peu d'incidences sur la réflexion et la maturation d'une pratique au quotidien.

Orienter, négocier et partager sont des verbes d'action qui projettent diverses formes de coopération et de collaboration. L'interaction est collective mais elle est aussi orientée pour permettre le partage et la négociation. Les buts et les finalités sont préalablement fixés, précisés et les membres sont invités à se prononcer sur les façons d'être et les facons de faire. L'adhésion est co-construite. D'individuelle au départ, toute la démarche revêt une forme collective dans laquelle les usufruits se redistribuent à la fin de l'expérimentation ou en cours de parcours. La trajectoire est alignée vers l'éclosion d'une vision souhaitée ou partagée qui propose des stratégies résolutoires souvent novatrices à des problèmes complexes et variés. La résolution de problèmes est soutenue par des techniques de facilitation; elles favorisent l'émergence d'une intelligence collective plus sentie et mieux perçue par les participants. C'est le propre de certaines communautés d'apprentissage, de certaines communautés de pratique, comme celles identifiées à des groupes de travail coopérant et collaborant en réseau pour résoudre, au sein d'une pratique distincte, des problèmes communs et complexes, ou encore, à des équipes de développement et de recherche s'interrogeant sur les tenants et aboutissants de leur pratique.

Consigner l'expérience collective, établir des significations et des sens, les évaluer et se les approprier, de façon individuelle et collective, pour mesurer les dividendes d'une pratique partagée comportent, à l'image de la collaboration, des interactions complexes entre les acteurs eux-mêmes et les facilitateurs lorsqu'ils sont engagés dans le processus. Ces interactions permettent d'établir mutuellement l'orientation d'une trajectoire communale, d'élaborer, d'énoncer et/ou de planifier des stratégies résolutoires, de proposer et d'appliquer des solutions négociées à des problèmes issus d'une discipline scientifique ou d'un domaine d'application professionnelle. La pratique se prolonge à travers une mémoire qui la rend à la fois pérenne et transmissible sous la forme d'informations consignées désormais accessibles à d'autres acteurs, d'autres participants, d'autres intervenants, d'autres apprenants, d'autres travailleurs et d'autres facilitateurs. La collaboration comme l'intention deviennent plus conscientes et elles caractérisent certaines communautés d'apprentissage et certaines communautés de pratique. Ces partenariats présentent des modes de co-gestion de l'information, de co-construction des connaissances, de co-expertise et de co-apprentissage entre les participants. On y perçoit une forme de transversalité des expériences et de redistribution des savoir, des savoir-faire, voire de certains savoir-être. L'ensemble des résultats collectifs devient, par la suite, commémoratif dans la mesure où on les transforme en information-témoignage à nouveau exportable pour d'autres tâches et d'autres fins. Il retourne au creuset d'origine, celui de l'information consignée, classée et indexée.

Tout est lié à une synergie communautaire générée par les interactions sociales produites et régie par les intentions des commettants ou des acteurs engagés dans les processus de transfert de l'information ou de la construction des connaissances. Tout dépend des perceptions, des convictions entretenues à propos de l'usage et de la fonctionnalité des environnements virtuels: 1) un simple environnement procurant une meilleure accessibilité à l'information; 2) un environnement plus interactif exclusivement dévolu à une communication et un échange d'informations; 3) un environnement interactif et négocié favorisant la co-gestion de l'information, la co-construction des connaissances et la co-expertise et le co-apprentissage entre les participants pour leur permettre de résoudre un ou des problèmes d'une discipline donnée ou d'un domaine d'application professionnelle.